04.02.2007
La ski attitude
Des fois comme ça, ta mère te fait du chantage à l'affection. D'abord elle te culpabilise adroitement par des "mais quand est-ce que tu rentres ? On t'a pas vu depuis un mois !". Puis elle essaye de te soudoyer en te faisant miroiter une journée au ski. Or tu es faible. Donc tu cèdes. Rien qu'à l'idée de dévaler la poudreuse à toute vitesse, ton petit corps dodu s'agite de plaisir. Bon ok maman t'as raison je ne vous ai pas vu depuis les partiels il FAUT que je rentre ce week-end...
La journée de ski est prévue le samedi. Il faut se lever à 6h30 mais je sais que parfois la vie exige des sacrifices et donc quand je vais me coucher à 2 heures du mat', je règle consciencieusement mon réveil.
6h30 : le réveil sonne. Je tends difficilement un bras pour couper la sonnerie. Dans un demi sommeil, je calcule que je dispose d'au moins 5 minutes pour me lever et réveiller ma mère si on veut être sur les pistes à 9h.
6h45 : hummmm... encore 5 minutes et promis je me lève...
8h : merde merde MERDE ! Ok ne pas paniquer, garder la tête froide. Je prends ma douche et mon petit déj à toute vitesse.
8h15 : Je réveille ma mère. Pour parer à toute engueulade sur l'heure tardive, je me sers du sourire n° 14 ( sourire suave et avenant, plein de sollicitude ). "Tu dormais tellement paisiblement, je n'ai pas eu le coeur à te réveiller..."
8h20 : Reflexion intense. En l'an 79 après Jésus Christ, quand ma mère faisait du ski 250 jours par an, elle a acheté des combinaisons immondes ( le truc intégral, avec lequel tu ne ressembles à rien ). L'année dernière elle a cependant acheté un pantalon de ski bleu, basique et qui peut passer pour une tenue de djeun'. Dans mon esprit machiavelique j'échaffaude un plan pour récupérer le pantalon et par la même occasion sauvegarder ma dignité.
8h30 : J'apprends que comme de par hasard mon frère a déjà récupéré le pantalon. Merde merde MERDE ! Mon esprit se bloque et la sueur commence à me couler dans le dos lorsque j'aperçois les combinaisons, encore plus moches que dans mon souvenir. ( message perso : Hugo la prochaine fois t'arrêtes de te la jouer adolescent hype qui va passer un week end au ski avec ses copains et tu laisses le pantalon à la maison en prévision du seul jour de l'année où je vais faire du ski ok ? )
8h41 : J'annonce à ma mère que je ne peux décemment pas aller au ski dans une combinaison.
8h43 : Ma mère me hurle d'enfiler une combinaison et plus vite que ça.
8h46 : Je met la combinaison. Je déteste ma famille. De toute façon je m'en fous j'ai pris la bleue et je laisse la jaune poussin à ma mère, ça lui apprendra à ne pas comprendre ma douleur et mes appels à l'aide.
8h52 : Je contemple le désastre dans la glace. On dirait une naine obèse et bleue. J'ai des seins énormes et des hanches de femme ménopausée avec ce truc. Ce n'est pas possible. Chaque année je me retrouve avec cette horreur. Je crois que j'ai trouvé pourquoi j'aime beaucoup moins le ski depuis quelques temps...
9h48 : On part enfin, dans la voiture que ma mère a eu gratuitement, et tu comprends pourquoi quand tu la vois tripoter des trucs sous le volant et que finalement elle fait se toucher les fils pour démarrer.
11h04 : On attaque les petites routes en lacet pour arriver à la station. J'ouvre la fenêtre pour respirer l'air frais de la montagne. J'en profite pour demander à ma mère si c'est normal que ça sente l'essence plutôt que le "air wicks fraîcheur alpine"
11h05 : Ma mère répond distraitement que ça doit être une fuite dans la voiture, mais rien de grave on ne perd pas trop d'essence.
11h07 : Si elle dit que c'est pas grave, c'est pas grave.
11h08 : Je me souviens dans un éclair de lucidité que la jauge à essence du tableau de bord est cassée. Donc elle ne sait pas combien d'essence on perd.
J'essaye de ne pas penser à la minuscule étincelle qui pourrait nous faire exploser.
11h39 : On arrive à la station et on va chercher les skis. Ma mère a aussi apporté deux paires de chaussures de ski. Je convoite la paire bleue, avec plein de boucles argentées, achetée en même temps que le pantalon. J'y vais discretement :"Tu sais la paire bleue irait vachement bien avec ma combinaison...". Mais ma mère m'annonce qu'elle est obligée de les prendre, parce que l'autre paire est trop petite pour elle, mais comme de par hasard elle est exactement ma pointure.
11h44 : la deuxième paire de chaussures en fait c'est deux blocs blanc avec des trucs rose sur les côtés. On dirait que ça a été taillé dans le granit, à l'époque où les gens skiaient sur deux planches de bois sculptées dans du sapin. Je fais remarquer à ma mère qu'on dirait que je débarque de l'époque des débuts du ski, genre à la préhistoire avant l'âge de fer. Elle apprécie moyen vu que c'est elle qui les avait achetées quand elle était jeune.
12h05 : Je traverse la station pour aller chercher les forfaits. J'essaye de me la jouer furtive mais on dirait un peu une baleine avec des skis à la main. Je passe devant un groupe de pompiers. Je bombe le torse et fixe l'horizon avec dans le regard cette distance et ce mépris pour les conditions matérielles qu'on voit parfois dans les yeux des aventuriers qui ont déjà traversé toutes les situations, ce qui pourrait justifier ma tenue.
12h06 : Par contre pour le côté sexy on repassera. J'ai la démarche chaloupée de Robocop ouais merci trop bien.
12h07 : Je manque de glisser sur de la neige fondue, en plein devant les pompiers. Je me vois déraper et là les skis m'arrivent sur la tronche je m'ouvre le visage hemorragie transport à l'hopital et je meurs là-bas en ayant passé mes dernières heures sur terre avec cette fichue combinaison. Mais en fait non.
12h23 : Me voilà sur les pistes. Un frisson de plaisir me saisit en chaussant mes skis. Je descend la piste comme une merde.
12h31 : Bon en fait le ski c'est nul. Je propose à ma mère de s'installer à la terrasse d'un café de se réchauffer avec 2-3 verres de grappa mais elle ne m'écoute pas et fonce vers les télécabines.
12h40 : Ma mère me dit qu'il faut "attaquer la piste". Là c'est un déclic. Les reflexes reviennent et je dévale les pistes rouges avec style, plantant mes bâtons avec grâce et fermeté. Wahou je suis comme un free rider de l'extrême.
15h22 : Je m'éclate ( au sens figuré ). Au bout d'un moment le ski devient un automatisme. j'ai une sensation d'irréel, comme dans un jeu vidéo. Eviter les bosses, les plaques de verglas et les abrutis en mini ski qui se cassent constamment la figure. Facile comme tout...
15h27 : Je m'éclate ( au sens propre ). J'avais pas vu la bosse. Ca c'est pas grave, je bondis dans les airs comme un chamois d'or ( pas le fromage hein ! ). Mais j'avais pas vu non plus la plaque de verglas et les petits cailloux derrière la bosse. Vol plané suivi d'une glissage prolongée ( mais avec style toujours la glissade. Je parviens presque à slalomer sur le ventre pour éviter un gamin ).
15h29 : Je me remets debout. Je suggère à nouveau un arrêt-terrasse-vin chaud mais j'ai comme l'impression de parler dans le vide. J'évite de justesse un grand type en snowboard qui s'étale devant moi ( il n'avait pas vu le verglas non plus ). A 3 mètres de moi, une jeune femme fonce dans un talus. C'est un peu l'hécatombe.
16h43 : Les pistes ferment. Je fais un superbe arrêt devant la terrasse d'un restau d'altitude ( avec la petite gerbe de neige poudreuse qui s'envole à ma suite ). J'essaye de quitter mes ski de façon hype, en appuyant à l'aide mes bâtons. Je rate mon coup et manque de m'étaler de tout mon long face à la dizaine de milliers de personnes qui me regardent en sirotant leur chocolat chaud. Finalement je les enlève en appuyant avec le ski, ce qui fait beaucoup moins classe et décontracté, mais beaucoup plus sûr.
18h01 : Je m'endors dans la voiture, qui sent de plus en plus l'essence...
16:55 Publié dans My so-called life | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : ski, attitude, vin, neige, combinaison


