15.03.2007

Jenny

C'était pendant l'été 1976. Un été brûlant, le plus chaud qu'on ait connu depuis au moins 20 ans. C'était ce que disaient les vieux quand ils se réunissaient sous le kiosque du jardin public. Pour nous c'était juste un été morne et étouffant dans une petite bourgade américaine. Notre ville avait été tenue à l'écart des grands événements des années 60 et 70. Tous les adultes du coin tenaient les hippies en horreur, et en avaient presque aussi peur que des communistes. En ce mois de juillet 1976, la torpeur avait saisi les environs et le seul mouvement dans les rues poussiéreuses était le voltigement des lambeaux de pétard du 4 juillet. Même la jeunesse errait sans but ni enthousiasme. Mes amis traînaient leur frustration adolescente entre le ciné, le drugstore et le terrain de base-ball. Une tension juvénile, un mélange d'énergie et de mal-être qui ne demandait qu'à jaillir et à se retourner contre l'ordre établi. Nos parents nous considéraient comme des animaux dangereux, qu'il fallait surveiller au plus près, et nous n'avions qu'une envie, leur donner raison. Ce fut cet été là que Josh s'enfuit de chez lui. Ce fut cette année là également que Tommy mit le feu à la décharge municipale et fût placé en maison en maison de correction. Que Mark fut tabassé par son père après avoir pris une cuite et qu'il en resta estropié. Et c'est cet été là que j'ai perdu Jenny.

Nous appartenions à la bourgeoisie WASP. Ma mère organisait des lunchs avec les dames de la paroisse et mon père faisait du golf avec les notables de la ville. Nous habitions sur Davidson Street, derrière laquelle s'étendaient les quartiers pauvres, mais pour ma mère il aurait pu y avoir un océan entre les deux mondes. Je revois encore la moue de mépris qui tordait sa bouche lorsqu'elle parlait de "ces pauvres gens". Elle adorait organiser des réunions pour les aider, les soulager de tous leurs fardeaux, alcoolisme, grossesses adolescentes, chômage... Mais elle aurait préféré mourir que de supporter l'idée que son fils les fréquente.

J'avais rencontré Jenny dans l'allée derrière chez nous. Ce n'était pas vraiment une allée, plutôt une ruelle dans laquelle la bonne mettait les poubelles le matin. Elle a sursauté quand elle m'a vu et elle a eu un air embarrassé, comme prise en faute. Je l'avais déjà remarqué au supermarché, et le contraire eut été difficile. Elle était tout simplement magnifique. Je ne l'ai pas interrogé sur sa présence dans notre allée, craignant de la vexer ou de paraître trop inquisiteur. Elle portait un t-shirt des Falcons Atlanta et j'ai maladroitement tenté une blague sur leur résultat lors du dernier match. Elle a ri, et on s'est mis à discuter. C'est comme ça que tout a commencé. Juste un t-shirt des Falcons, son rire, sa grâce presque irréelle, et un rendez-vous au drugstore. Et nous ne nous sommes plus quittés. Je lui ai fait découvrir Led Zeppelin et les Pink Floyd, elle m'a fait connaître les films de Arthur Penn. On allait au cinéma et on restait deux séances d'affilée, ou on se baladait dans le parc en discutant. Sa peau, ses yeux, son odeur...elle me rendait fou tout simplement. Mais je ne tentais rien, parce qu'elle se souciait du qu'en-dira-t-on et que je savais que si ma mère nous surprenait j'étais bon pour rester enfermé dans ma chambre tout le reste de l'été. Peut-être aussi parce que je commençais à tomber amoureux. Quand je regarde en arrière, après toutes ces années, il me suffit de fermer les yeux et de me concentrer pour sentir à nouveau la moiteur de ces longues journées, et l'ombre qui s'allongeait au pied des peupliers tandis que le soleil baissait à l'horizon. Pour me souvenir à nouveau de ce que ce fut d'être jeune, d'avoir ce creux dans le ventre en l'attendant, et de ne penser qu'à elle quand elle était loin. Souvent, elle passait dans l'allée où nous nous étions rencontrés, et je l'observais en silence de la fenêtre de ma chambre, voyant dans ce geste et toutes les précautions qu'elle y mettait pour n'être vue de personne, pas même de moi, une preuve de ses sentiments. J'étais si jeune, si insouciant !

Une fois Jenny me raconta qu'elle rêvait de visiter le musée de qui se trouvait à Castle Rock, la ville voisine, depuis qu'elle était toute petite. J'achetais des billets de bus et lui proposais de passer tout un après-midi là-bas. Nous pourrions également aller au cinéma et manger une glace, et être rentrés assez tôt pour n'éveiller les soupçons de personne. J'eus cependant du mal à convaincre Jenny. Elle venait d'une famille très pauvre, même si elle faisait tout pour me le cacher. Sa mère était morte et son père était un alcoolique notoire. Je ne savais pas comment il parvenait à nourrir Jenny et ses frères et soeurs. J'avais entendu dire que ses petits frères volaient à manger dans l'épicerie de Mr Boyer, et même si je refusais de le croire, j'étais mal à l'aise quand je voyais toute la nourriture gaspillée que la bonne jetait dans nos propres poubelles.

Finalement Jenny accepta que nous passions l'après-midi à Castle Rock. Il faisait beau ce jour-là. Et toujours aussi chaud. J'avais donné rendez-vous à Jenny à l'arrêt de bus. Je me préparais longuement devant la glace et prévins ma mère que je sortais. Avec un sourire doucereux, elle me demanda de déposer de la mort-aux-rats dans les poubelles de l'allée avant de partir. Avec la chaleur estivale, nos poubelles étaient constamment dévastées par des chats errants et de gros rats que ma mère haïssait plus que tout. Je me saisis de la boîte et versais rapidement la poudre sur nos déchets. Puis je courus jusqu'à l'arrêt de bus. Jenny n'était pas encore là et pendant un bref instant je crus qu'elle avait changé d'avis. Elle apparut au coin de la rue en même temps que le Greyhound. Elle avait mis sa plus belle robe pour cet événement et son excitation était contagieuse. Elle avait les joues rouges et les yeux brillants et mon Dieu elle n'avait jamais été aussi belle.

Le centre-ville de Castle Rock était somme toute très banal, semblable à tant de centre-villes à travers le pays. Mais je m'en fichais. Jenny était avec moi et nous avions tout un après-midi ensemble. A mesure que mon excitation augmentait, Jenny devenait de plus en plus calme. Bientôt elle resta silencieuse. Puis, alors que nous nous dirigions vers le musée, j'entendis une sorte de gémissement, comme un sanglot. Je me retournais vivement vers Jenny. Elle était toute blanche, la bouche crispée. "Dave, je ne me sens pas très bien."J'essayais de la rassurer. Nous arrivions au musée dans quelques minutes et nous pourrions alors trouver un banc où nous asseoir. Mais Jenny se tenait le ventre et geignait. "Dave je t'en prie ! J'ai si soif !"Je sentis la chaleur m'envahir. Ses lèvres étaient blanches et de la sueur perlait à son front. "Ne t'inquiètes pas Jenny, on s'arrête dans le prochain drugstore."Je fouillais la rue du regard jusqu'à ce que j'aperçoive les néons "Sodas" et "ice-cream". Nous nous engouffrâmes à l'intérieur et je demandais un verre d'eau. Jenny avait désormais les yeux clos et gémissait sans s'arrêter. Le barman se précipita vers nous avec l'eau. J'assit Jenny et lui donnais à boire. Sa peau était glacée et elle grelottait. De violents spasmes raidissaient son corps. La panique me submergea.

"Appelez un médecin ! Vite !"

Les rares consommateurs s'étaient attroupés autour de nous et s'empressaient de donner des conseils. L'un d'eux partit précipitamment et revint avec un docteur. Jenny rouvrit les yeux mais ils ne se fixaient sur rien, comme si elle ne voyait déjà plus. Nous dûmes l'allonger par terre lorsqu'elle fût saisie de convulsions. Une écume blanche et abondante moussait aux coins de ses lèvres. Lorsqu'elle se mis à saigner du nez, je perdis tout contrôle et hurlais, suppliant le médecin de la sauver.

Finalement elle se raidit complètement puis demeura immobile. Le docteur lui prit le poul et lui ferma les yeux. Il se tourna vers moi.

"Je suis désolé mais on ne pouvait rien faire."

Je le regardais sans comprendre.

"Empoisonnement à la mort-aux-rats."