24.04.2007

"All-bran myself, don't wanna be all-bran myself, anymore..."

Ou "comment je me suis confronté à une légende urbaine..." (photos à l'appui)

 Ca fait quelques semaines que je suis en mode apathique-sous-un-plaid-devant-la-télé, l'oeil vide et le cheveu terne. Comme dans la vie il ne faut compter que sur soi (et encore, pas beaucoup), j'ai décidé de rompre la monotonie de mes longues journées grises en faisant quelque chose d'extraordinaire. Un vrai truc de fou. Limite mettre ma santé physique et mentale en danger. Donc c'est fait : j'ai acheté des All-Bran.
Bon alors lectrice, lecteur, je te mets en condition : j'étais au Monoprix (en fait tu vas finir par croire que je passe ma vie dans ce Monoprix, genre je me suis fait un abri au rayon des ustensiles de cuisine et je me douche en me frottant des surgelés Findus fondus sur tout le corps mais en fait non). Je traînais d'un pas langoureux propre à attirer le mâle en rut qui pourrait déambuler dans le rayon condiments et lessive, lorsque mon regard se posa sur un mot. Un seul. Enfin deux mais avec un tiret. "All-Bran".
Les All-Bran, c'est un peu une légende urbaine. Le truc dont tout le monde t'a dit que c'est pas bon, mais vraiment pas bon. Mais qu'en fait personne de ton entourage n'a gouté. En plus les All-Bran sont entachés par leur réputation de régulateur de transit intestinal, ce qui, tout le monde en conviendra n'est pas super hype et glamour. Ils sont pas très malins au service de communication de All-Bran. Enfin, ces derniers temps ils ont tenté de diversifier le produit. Devant mes yeux effarés s'étendaient des kilomètres de boîtes estampillées All-Bran, proposant des pétales, des fruits, du chocolat...
Bon. Je milite pour la pureté du geste, la beauté de l'extremisme gratuit (mais limité au domaine des All-Bran). Je me suis donc détournée de ces viles tentatives marketing pour me saisir de la pire offre de la gamme. L'originale, la vraie, la seule, l'unique. Celle où il y a marqué "Au moins 50% de fibres". Je pense que dans la vie il ne faut pas faire les choses à moitié. A l'instar de Dieu (oui j'aime à me comparer à Lui), je vomis les tièdes.

Donc la preuve en image

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  Là c'est mon doigt qui te prouve que je ne fais pas les choses à moitié

je rentre chez moi, le ventre crispé par l'excitation, un rictus de défi sur le visage. L'instant est capital. Je vais peut-être faire s'écrouler les certitudes du monde entier. Je me vois déjà invitée chez Bataille et Fontaine, demandant aux plus grands lobbies alimentaires s'ils sont prêts à ouvrir le rideau et entendre ma  terrible révélation : les All-Bran c'est bon !
J'ouvre fébrilement le paquet. Bon soyons honnêtes. Je m'étais peut-être un peu monté la tête. Je m'attendais à un truc extraordinaire, quelque chose à la hauteur de la réputation des All-Brans.

En fait les All-Bran ça ressemble à ça :

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Au début j'ai cru que je m'étais gouré et que j'avais acheté des granulés pour hamster. C'est très étrange. En fait les All-Bran c'est pas composé à 50% de fibres. Non. Les All-Brans, C'EST des fibres. Et ça fait bizarre de voir ça. Un peu comme si au lieu de manger des aliments, vous mangiez des glucides ou des lipides sous leur forme pure.
A première vue c'est pas très engageant.
A seconde vue non plus remarque.

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Je saisi une fibre du bout des lèvres et la mâchonne conscienceusement. Hummm. J'ai l'impression de déguster du carton. Même couleur. Et même consistance.  Même goût aussi. C'est naze. Où est le grand frisson de la découverte ??
Et puis j'ai une idée lumineuse : ce sont des céréales non ? Donc je les met dans un bol et j'ajoute du lait.
C'était sec et sans goût. Maintenant c'est mou et sans goût.

Attention la photo suivante pourrait heurter la sensibilité des plus jeunes.
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En moins de temps qu'il en faut à Marc Lévy pour nous pondre un roman de merde de gare et le faire passer pour le best-seller de l'année, les granulés de lapin se sont transformés en une immonde bouillie marron. On dirait un peu du caca radioactif.
 
Soudain je me sens vachement moins aventurière. Je me tourne vers Coloc, lui montre le..euh..truc et lui propose d'un air engageant de goûter à "ce délicieux bol de céréales qui va te faire une silhouette de folie pour l'été et grâce auquel tu vas gagner au loto et trouver un stage à Los Angeles où tu seras repéré par des chasseurs de têtes et tu deviendras une star merde fais un effort ça va pas te tuer quand même !" mais en fait elle refuse. Les gens sont lâches, couards et me débectent. Je hausse les épaules et me résous à être le cobaye de ma propre expérience.
"Ne tente surtout pas de me retenir !" lui dis-je d'un air décidé en espérant au fond de moi qu'elle va tout faire pour m'empêcher de manger ça, et que je pourrais faire genre je me rends de mauvaise grâce à ses arguments ce qui me permettrait de couper à la dégustation sans perdre la face. A la place elle soupire et elle se tourne vers la télé .
Je me mets à pousser des grognements pour attirer de nouveau son attention parce qu'il me faut un témoin, un spectateur pour l'acte inoui que je me prépare à accomplir. J'approche lentement la cuillère à ma bouche, vérifie que Coloc regarde bien dans ma direction et admire mon courage et ma bravitude. Mon port altier ne laisse aucun doute sur le bien-fondé de mon sacrifice, je mourrai peut-être mais ma vie aura au moins démontré à l'humanité le danger de ces céréales granulés et je m'imagine agonisant sur le parquet et Coloc en larmes à mes côtés, sanglotant et jetant un anathème à "Kellogg's Company" et peut-être qu'il faudrait que j'ai quelques convulsions ça rajouterait de l'intensité à la scène.
Je me plonge toute entière dans cette vision jouissive quoique je commence à me dire que si Coloc était une vraie amie elle arrêterait mon geste, s'interposerait entre la cuillère et ma bouche au péril de sa vie (oui parce qu'elle pourrait se prendre de la bouillie sur le pull et vu la gueule du truc ça doit au moins faire des trous dans le tissu et faire fondre la peau) en me hurlant "Non Maud arrête ! Tu n'as rien à prouver ! Ne le fais pas je t'en prie !".
Et là au moment le plus intéressant de mon fantasme (elle me promet de m'acheter un paquet de Pépito et du Ice Tea pour se faire pardonner son indifférence glaciale à mon égard), la cuillère termine sa course en heurtant mes dents et la bouillie radioactive se déverse dans ma bouche.
C'est...pire que ce qu'on ne pourrait jamais imaginer. C'est mou et gélatineux, avec un goût de sciure. Et cela commence à envahir mon oesophage, à boucher toutes les voies respiratoires oh mon dieu je vais mourir étouffée j'avais raison je vais mourir OH MON DIEU !!!! Je tente de déglutir, j'en avale encore plus. Des larmes jaillissent de mes yeux, mes yeux jaillissent de mes orbites, je me sens devenir mi-figue mi-raisin (de délicates nuances de violet colorent ma peau). J'ai le temps de penser que si les Américains avaient utilisé la bouillie de "All-Bran" comme arme de guerre, ils auraient gagné le Vietnam, et puis un rideau noir tombe sur ma conscience, mes yeux se voilent et je tente d'émettre les râles de l'agonie mais y a trop de bouillie alors j'abandonne l'idée. Au moment où je me résigne et me prépare à accueillir la Mort comme une amie à qui il faut tendre les bras, la bouillie franchit enfin ma gorge. J'aspire une goulée d'air pur, suffoquant encore à moitié, hébétée par le choc. Je me tourne en larmes vers Coloc, attendant au moins des applaudissements. Mais en fait elle n'a rien remarqué et continue tranquillement à regarder la télé Alors je ne dis rien. Je viens de comprendre que l'épreuve que je viens de traverser, je ne pouvais que la vivre seule, et que désormais les mots seraient dérisoires et ne pourraient jamais transmettre cette expérience sans la trahir un peu.
Je m'enferme dans un noble silence, et vais vider le reste du bol dans la poubelle.
Le problème, je m'en rends compte dans un éclair de lucidité, c'est que j'ai encore toute la boîte à finir...